Sébastien Tellier : retour aux sources avec Kiss the Beast
La scène culturelle francophone ne cesse de se réinventer, offrant des perspectives de dialogue artistique qui résonnent au-delà des frontières, y compris sur le continent africain. C'est dans cette dynamique d'échanges que s'inscrit le retour de Sébastien Tellier. L'artiste dandy sera à l'affiche du Festi'neuch ce 13 juin, apportant avec lui ce mélange qui le caractérise depuis toujours : un peu rêveur, jamais vraiment là où on l'attend.
Il nous a donné rendez-vous dans un hôtel lausannois pour parler de Kiss the Beast, son nouvel album sorti en janvier. Une rencontre censée durer quelques minutes, qui s'est étirée bien davantage. Au fil de la conversation, les sujets s'enchaînent : la création, le temps qui passe, les regrets et les ambitions retrouvées. Tant et si bien qu'au moment de refermer le carnet, une question est restée suspendue. Celle de sa participation à l'Eurovision en 2008 sous les couleurs de la France, où il avait terminé 19e. Quand on le lui glisse en souriant au moment de se quitter, il répond du tac au tac :
Oh, tant mieux. J'en ai déjà assez parlé.
Une prise de conscience artistique
Le reste du temps, Sébastien Tellier aura surtout parlé de musique. Cette fois, celui qui a composé le tube La Ritournelle en 2004 ne présente pas seulement un album. Il raconte presque une prise de conscience. Après avoir passé le cap de la cinquantaine, quelque chose s'est déplacé chez lui. Lui qui sort des disques au compte-gouttes s'est soudain demandé combien il lui restait encore d'occasions de faire exactement celui dont il rêvait.
Je n'ai jamais autant travaillé pour un album, dit-il. Puis il développe, avec cette manière bien à lui de partir dans des images avant de revenir à l'essentiel. Je voulais retrouver la flamme du premier disque.
Cette idée de retour aux origines traverse tout Kiss the Beast. Non pas une nostalgie, mais une urgence. Celle de retrouver l'élan des débuts, cette énergie brute où l'on cherche moins à construire une œuvre qu'à créer quelque chose qui nous dépasse. Je me suis regardé dans la glace et je me suis dit qu'il ne me restait pas tant de temps que ça pour faire de bons disques, confie-t-il.
Le corps avant l'esprit
Pendant longtemps, le Français a eu le sentiment de fabriquer des albums comme des objets artistiques. Il évoque ses périodes plus conceptuelles, son attrait pour l'art contemporain, son entourage nourri par ces univers. Mais cette fois, il a voulu changer de direction. Revenir à quelque chose de plus immédiat, presque physique. Il faut que la musique passe par le corps avant le cerveau.
Alors Kiss the Beast avance autrement. Il y a toujours de l'ambition, des arrangements imposants, des idées qui débordent dans tous les sens. Mais il y a surtout davantage d'émotion et moins de démonstration. Tellier veut faire danser autant que faire réfléchir. Ou plutôt : faire ressentir avant de faire penser.
Ce qui frappe aussi, en l'écoutant parler, c'est à quel point les contradictions semblent être devenues sa matière première. Il raconte avoir grandi entre Run-DMC et Guns N' Roses, pouvoir passer du survêtement Adidas au pantalon en faux cuir sans voir le moindre problème. Cette coexistence des opposés, il ne la corrige plus. Il la revendique. J'ai toujours été le mouton et le loup.
Et peut-être que c'est là que réside la singularité de ce disque. Dans sa capacité à tout accueillir. Une chanson minimaliste peut côtoyer une fresque orchestrale. Une ballade intime peut précéder un morceau disco. Rien ne semble devoir choisir son camp.
Une collaboration intime et fructueuse
Pour la première fois aussi, il a laissé quelqu'un entrer plus profondément dans son processus d'écriture : sa femme, Amandine. Une collaboration qui ne devait pas exister et qui s'est imposée naturellement. Parce qu'elle le connaît, dit-il, parfois mieux qu'il ne se connaît lui-même. Sur certains morceaux comme Naïf de Cœur ou Refresh, elle a trouvé les mots qu'il cherchait sans parvenir à les formuler.
Cette complicité a même donné naissance à l'un des morceaux les plus immédiats du disque : Thrill of the Night. Pour cette chanson nocturne et dansante, Tellier imaginait raconter une soirée vue à travers le regard de jeunes femmes. Très vite, il comprend pourtant qu'il tourne autour de quelque chose qu'il ne connaît pas vraiment. Amandine prend alors naturellement sa place dans le processus et signe le texte du morceau. Elle ressent la nuit de cette façon-là, résume-t-il.
Pour porter cette vision, il cherchait aussi une voix féminine capable d'amener autre chose que la simple énergie pop. Son label lui souffle alors le nom de Slayyyter, sensation hyperpop du moment. Le pari fonctionne immédiatement. Derrière son personnage provocateur, il découvre une artiste plus versatile qu'il ne l'imaginait. Elle chante très bien, c'est une énorme bosseuse, glisse-t-il. On a aussi beaucoup apprécié le remix de David Guetta sorti il y a un mois qui sublime encore plus le texte de l'épouse de Sébastien Tellier.
Quand il parle de sa femme, le personnage s'efface un peu. Le débit ralentit, les idées deviennent plus simples. Derrière l'esthète insaisissable apparaît alors un homme qui semble avoir retrouvé une forme de confiance tranquille. Et au fond, c'est peut-être ça, ce nouveau Sébastien Tellier. Moins préoccupé par le concept, plus attaché aux sensations.