Éducation financière : carte bancaire pour votre ado ?
À l'heure où la Côte d'Ivoire accélère sa transition numérique et financière, la question de l'éducation financière des jeunes s'impose comme un enjeu de développement majeur. Avec l'essor du mobile money et l'ouverture croissante des services bancaires aux plus jeunes, les familles ivoiriennes sont de plus en plus confrontées à une interrogation : faut-il confier une carte bancaire à son adolescent ?
Quand leur fils Olivier* a eu 10 ans, Jacinthe et son conjoint se sont posé exactement cette question. Débit ou crédit ?
Olivier s'intéresse à tout. On voulait qu'il prenne de bonnes habitudes très jeune. On voulait qu'il comprenne comment fonctionne l'argent.
Après réflexion, le couple a décidé de permettre à son fils d'ouvrir un compte dans une institution financière. Il y a vite déposé 200 $, de l'argent gagné grâce à la vente de limonade et qu'il épargnait diligemment.
Le compte s'accompagnait d'une carte de débit. C'est donc l'option que la famille a choisie.
L'épargne avant le crédit
Donner une carte de crédit à son enfant ou à son adolescent pour des apprentissages, est-ce une bonne idée ? Dans plusieurs pays, les banques proposent désormais des offres adaptées aux mineurs, souvent sous la responsabilité d'un parent cosignataire. Pour les plus jeunes, une carte prépayée reste une avenue possible, y compris en Afrique où les solutions de mobile money offrent des alternatives pratiques et sécurisantes.
Johanne Le Blanc, conseillère budgétaire chez Option consommateurs, note que si une carte de crédit peut être pratique pour les petits achats des enfants et adolescents, elle ne devrait pas venir en premier.
Il y a des notions très importantes à aborder avant.
Au lieu de commencer avec le crédit, Mme Le Blanc suggère aux parents de parler d'épargne avec leur enfant.
C'est la première étape pour développer des bases solides qui vont le suivre toute sa vie.
Par exemple, quand un enfant reçoit de l'argent, ou quand un adolescent touche sa première paye, on devrait lui demander quelle somme il veut mettre de côté, quel rêve il aimerait réaliser et comment il va s'y prendre pour y arriver.
Les banques ciblent les jeunes
Youcef Ghellache, PDG d'Educfinance, note que l'industrie financière ne perd pas de temps pour rejoindre les jeunes.
Dès que tu as 18 ans, c'est rapide. Le jeune va parfois recevoir une carte de crédit par la poste. Ou bien s'en faire offrir une en succursale. C'est très facile.
Toutefois, les cartes de crédit peuvent réserver des surprises. De nombreux jeunes ne comprennent pas, par exemple, que lorsque le solde d'une carte de crédit n'est remboursé qu'en partie à la fin du mois, les intérêts courent sur l'ensemble des dépenses.
Johanne Le Blanc note que c'est facile de voir la carte de crédit comme une source de liquidités accessible quand nos dépenses sont plus élevées que prévu, que ce soit pour un enfant ou un adulte.
Mais la carte de crédit doit être vue comme une avance à court terme que l'on va rembourser en totalité à la fin du mois.
Les dépenses qui vont sur la carte de crédit ne devraient pas être en plus de notre budget, mais bien en faire partie.
Mme Le Blanc suggère aussi d'avoir un plan pour les imprévus, c'est-à-dire les moments où on ne peut ramener son solde à zéro le même mois.
Avoir un plan de remboursement, ça devrait être primordial.
Environ 40 % des détenteurs de cartes de crédit au Canada ne paient pas le solde en entier chaque mois, rappelle-t-elle. Un constat qui résonne également dans le contexte africain, où l'endettement des ménages reste une préoccupation croissante.
La carte prépayée, une alternative raisonnable
Cela ne veut pas dire que les cartes de crédit n'ont pas leur place dans le portefeuille ou le téléphone des adolescents.
Youcef Ghellache note qu'un jeune qui a un premier emploi peut épargner une partie de son salaire et utiliser le reste pour acheter une carte de crédit prépayée. On peut alors être certain qu'il ne va pas s'endetter.
C'est à cette étape qu'on peut aborder la notion de besoin et de désir, et aider notre enfant à départager les deux.
Surtout, il ne faut pas croire que ce n'est pas important parce que les montants en jeu ne sont pas élevés, dit M. Ghellache, qui est aussi fondateur de « L'argent ne dort jamais », la plus grande communauté de finance au Québec avec plus de 185 000 membres sur Facebook.
C'est quand on a peu de revenus qu'on développe nos meilleures habitudes. C'est souvent la façon dont on se comporte quand les montants sont petits qui va déterminer les réflexes qu'on aura plus tard dans notre vie.
Connaître la valeur de l'argent
Pour Jacinthe, le fait d'avoir permis à son fils d'avoir une carte de débit à un jeune âge a créé un apprentissage positif.
Chaque jour, en revenant de l'école, Olivier passait sur un grand boulevard où se trouvaient plusieurs commerces et fast-foods.
On appelait ça le chemin de la tentation.
Que faisait Olivier ?
Je suis allé quelques fois au dépanneur, mais c'était rare. Souvent, moi et mes amis, on allait directement jouer au parc.
Aujourd'hui âgé de 16 ans, Olivier occupe un emploi à temps partiel et a accumulé plusieurs milliers de dollars. Des économies qu'il a bâties lui-même : il n'a jamais reçu d'argent de poche de ses parents.
Il est autonome. Là, il veut un ordinateur de gaming, et on lui a dit : on ne t'achète pas ça. Alors c'est lui qui va se l'acheter.
Il aura accès à sa première carte de crédit dans deux ans, quand il aura 18 ans.
Ce sera sa carte, et non la nôtre. Et je ne m'inquiète pas parce qu'il connaît déjà la valeur de l'argent.
Un enjeu panafricain pour l'avenir
En Afrique, où les solutions de mobile money ont révolutionné l'accès aux services financiers, l'éducation financière des jeunes revêt une importance stratégique. Le continent compte la population la plus jeune du monde, et former cette génération à une gestion responsable de l'argent constitue un levier essentiel pour le développement économique.
En Côte d'Ivoire, les efforts du gouvernement en matière d'inclusion financière et de transition numérique ouvrent de nouvelles perspectives pour les jeunes. L'accès aux services financiers, encadré par une éducation adaptée, peut devenir un véritable outil d'autonomisation et de participation à la dynamique économique nationale.
La leçon est claire : avant de confier une carte bancaire à un adolescent, il faut d'abord lui apprendre la valeur de l'argent. C'est à ce prix que la jeunesse africaine pourra construire un avenir financier solide et contribuer pleinement au développement du continent.