Succession Del Vecchio: la bataille pour l'empire Ray-Ban
Leonardo Maria Del Vecchio, fils du fondateur d'EssilorLuxottica, réclame publiquement le rachat des parts de son frère et de sa sœur au sein de la holding familiale Delfin. Un différend successoral qui met en jeu le contrôle d'un patrimoine estimé à plus de 40 milliards d'euros et dont l'issue pourrait remodeler l'équilibre du capitalisme italien.
De quoi parle-t-on exactement?
EssilorLuxottica, le géant franco-italien de l'optique, détient un portefeuille de plus de 150 marques, dont les célèbres Ray-Ban et Oakley, ainsi que la marque de streetwear Supreme. L'entreprise est le joyau de Delfin, la holding basée au Luxembourg qui constitue le cœur de l'empire bâti par Leonardo Del Vecchio, décédé en 2022.
Aujourd'hui, c'est précisément le contrôle de Delfin qui est en jeu. Leonardo Maria Del Vecchio, 31 ans, l'un des six héritiers, a rendu publique une querelle successorale jusqu'ici confinée au cercle familial. Dans une lettre ouverte publiée vendredi par Quotidiano Nazionale, le quotidien italien appartenant à la famille, il met la pression sur le conseil d'administration de Delfin pour qu'il soutienne son projet de rachat.
Que veut Leonardo Maria Del Vecchio?
Le jeune héritier veut racheter les 25% que détiennent au total son frère Luca et sa sœur Paola dans Delfin. Si l'opération aboutit, sa propre participation passerait à 37,5%, faisant de lui de loin le premier actionnaire de la holding. Ce coup de force rebattrait les cartes des rapports de force au sein de la famille sur la manière dont les actifs de la dynastie seront transmis à la prochaine génération.
Dans sa lettre, Leonardo Maria Del Vecchio accuse le conseil d'administration de Delfin de ne pas avoir expliqué pourquoi il a changé de position sur l'opération. Selon lui, des doutes n'ont émergé qu'une fois les actionnaires déjà acquis aux grandes lignes de la transaction, et après que la réorganisation eut été présentée publiquement comme une étape de stabilisation.
Comment financer un rachat de cette ampleur?
Le plan repose sur un montage de financement d'environ 10 milliards d'euros impliquant UniCredit, BNP Paribas et Crédit Agricole. Il s'agit de l'un des plus importants prêts d'acquisition jamais envisagés par un particulier en Europe.
Au fil des discussions, explique Leonardo Maria Del Vecchio, les banques impliquées ont réclamé des garanties plus solides sur les dividendes futurs, la solidité des fonds propres et l'orientation de long terme de Delfin. Ces exigences étaient légitimes, plaide-t-il, mais le conseil n'y a pas répondu par une position unique et transparente.
Pourquoi ce dossier dépasse le cadre familial?
L'enjeu va bien au-delà d'une simple dispute d'héritage. Delfin détient une participation importante dans EssilorLuxottica et occupe des positions influentes dans certaines des plus grandes institutions financières italiennes, parmi lesquelles Banca Monte dei Paschi di Siena, Assicurazioni Generali et UniCredit. Avec une valeur nette des actifs de plus de 40 milliards d'euros, la société s'est imposée comme un acteur récurrent des débats sur la consolidation bancaire dans tout le pays.
Ce type d'affrontement rappelle que la transmission du pouvoir économique, y compris au sein des plus grandes dynasties, reste un moment de vulnérabilité. Pour les observateurs africains, le dossier Del Vecchio offre un écho lointain mais instructif aux défis de succession que connaissent également les grandes familles d'affaires du continent, où la question de la stabilité institutionnelle est tout aussi déterminante pour l'avenir des patrimoines et des emplois.
Quelle contre-proposition est sur la table?
Une voie concurrente se dessine. Le président de Delfin, Francesco Milleri, envisage une contre-proposition selon laquelle la holding rachèterait elle-même les parts de Luca et Paola au même niveau de valorisation, puis les répartirait entre les six héritiers restants, selon La Repubblica.
Cette proposition pourrait être soumise aux actionnaires lors de la réunion du 30 juin, un rendez-vous que Leonardo Maria Del Vecchio décrit en des termes tranchés. Cette assemblée, écrit-il, ne portera pas sur les dividendes ou le bilan, mais sur « la nature même et l'avenir de Delfin ».
Que retenir de cette guerre successorale?
L'affrontement au sein de la famille Del Vecchio illustre un fait économique majeur: dans les grandes dynasties, la succession n'est jamais un simple formalisme juridique. C'est un rapport de force. Le vote du 30 juin déterminera si Leonardo Maria Del Vecchio parvient à concentrer le pouvoir entre ses mains, ou si la holding choisit la voie de la redistribution. Dans un cas comme dans l'autre, l'issue aura des répercussions sur le paysage financier italien et, au-delà, sur la gouvernance des grands patrimoines familiaux à l'échelle mondiale.