Depuis la reprise des hostilités en juillet 2026, les forces yéménites de Sanaa multiplient les frappes de missiles et de drones contre l'Arabie saoudite, en riposte à l'offensive lancée par Riyad pour soutenir des factions yéménites au sol. L'information, rapportée par le site de la chaîne AlManar-Liban, dessine un rapport de force qui redessine la carte des tensions en mer Rouge, un axe stratégique pour le commerce international et pour l'Afrique de l'Ouest.
Le 16 octobre 2026, cinq missiles des forces de Sanaa ont frappé le siège du gouvernement pro saoudien à Aden, touchant notamment un quartier général de la coalition dirigée par Riyad. Des Yéménites et des Saoudiens figurent parmi les cinq tués et seize blessés.
Une escalade relancée depuis juillet
À l'origine de cette campagne, après quatre ans de trêve dans un conflit déclenché en 2014, le bombardement saoudien de l'aéroport de Sanaa en juillet. Riyad visait à conserver le contrôle de l'espace aérien yéménite et le maintien d'un blocus imposé depuis 2015. Ce que Sanaa refuse, en imposant l'équation « blocus contre blocus et escalade contre escalade ».
Depuis début septembre, les frappes ont visé aussi bien les sites énergétiques du premier exportateur mondial de brut que des aéroports, dont celui de Riyad, ciblé à vingt reprises en octobre. Leurs projectiles peuvent aussi atteindre le détroit de Bab el-Mandeb, qui commande au sud de la mer Rouge l'accès au canal de Suez.
Le ministre de la Santé et de l'Environnement à Sanaa a annoncé vendredi que « le bilan de l'escalade saoudienne du 3 septembre au 5 octobre 2026 a atteint 427 martyrs et blessés ».
« Depuis 2015, le bilan cumulé déclaré des victimes de l'agression saoudienne est passé à 53 215 martyrs et blessés, dont 16 349 martyrs », a ajouté le ministre.
Que contient l'arsenal de Sanaa ?
L'AFP a rapporté l'avis d'experts sur cet arsenal hétéroclite.
« C'est un mélange de systèmes saisis lors de la prise de Sanaa en 2014, de systèmes complets introduits clandestinement, ou encore d'équipements fabriqués par le groupe lui-même à partir de composants, eux aussi introduits illégalement au Yémen, principalement via la mer d'Arabie », explique Niranjan BS, analyste de systèmes d'armes stratégiques pour la société de renseignement britannique Jane's.
- Missiles balistiques de moyenne portée (1 000 à 3 000 kilomètres), dont plusieurs dérivés de modèles iraniens, selon la base de données Military Balance.
- Missiles balistiques à courte portée, comme l'antinavire Asef, équivalent du Khalij Fars iranien, rappelle le Wilson Center.
- Missiles de croisière de la série Quds, dont la version 4 a une portée maximale de 2 000 kilomètres.
- Drones aériens, dont la gamme Samad avec une portée de plus de 1 300 km, et drones navals, certaines « copies locales » de modèles iraniens selon Niranjan BS.
L'intelligence artificielle au service des armes
Les forces de Sanaa sont également soupçonnées d'améliorer l'efficacité de leurs armes grâce à l'IA. Dans un rapport publié en septembre, l'entreprise Anthropic a annoncé avoir identifié une cellule menant trois programmes de développement d'armes dans le nord du Yémen, utilisant Claude Code à la place d'ingénieurs « pour développer le logiciel de guidage, de navigation et de contrôle (GNC) qui pilote et stabilise un véhicule volant ».
Le groupe est aussi soupçonné de chercher à se fournir en Chine ou en Russie. En juin 2024, le département du Trésor américain a évoqué le cas d'un homme suspecté d'être affilié aux forces de Sanaa, basé en Chine, jouant « un rôle clé dans l'acquisition de matériaux permettant aux forces houthies de fabriquer des armes conventionnelles avancées à l'intérieur du Yémen ».
Le rôle de l'Iran et la marche vers l'autosuffisance
Selon le Middle East Institute, cité par l'AFP, « l'Iran a fourni une assistance militaire aux Houthis, notamment par la livraison de missiles et systèmes de drones ». Leurs composants « sont conçus et fabriqués en Iran, puis acheminés clandestinement au Yémen, où ils sont assemblés », précise le centre de recherche.
Toutefois, nuance l'analyste israélien Danny Citrinowicz, les Houthis « ne sont pas des supplétifs de l'Iran. Ils se considèrent comme des partenaires de Téhéran et non comme des intermédiaires agissant pour son compte ».
« Les Iraniens disposent d'une présence solide au Yémen », via la force Al-Qods des Gardiens de la République, qui « conseille mais ne décide pas », a-t-il expliqué lors d'un colloque de la Fondation Jean-Jaurès à Paris.
Des experts cités par Reuters estiment que l'Iran a aidé Ansarullah à atteindre un niveau avancé dans la production d'armes sophistiquées, approchant l'autosuffisance, et a contribué à développer une expertise militaire et industrielle locale difficile à démanteler, même en cas de perturbation des voies d'approvisionnement.
Pourquoi cette crise intéresse l'Afrique
Le détroit de Bab el-Mandeb est un point de passage majeur pour le commerce maritime entre l'Asie, l'Europe et l'Afrique. Toute escalade dans cette zone fait grimper les coûts d'assurance et de fret, avec des conséquences directes sur les économies africaines importatrices, dont la Côte d'Ivoire. La capacité de Sanaa à menacer cette route commerciale impose désormais une contrainte durable aux puissances de la région, comme l'a déjà montré