Transition démographique au Maghreb : une baisse historique de la fécondité
Le Maroc, l'Algérie et la Tunisie vivent une transformation démographique sans précédent. La fécondité y a chuté de manière spectaculaire depuis les années 1970, bouleversant les modèles familiaux traditionnels. Cette évolution, qualifiée de « profonde » par les experts, répond à des contraintes économiques et à des mutations sociales majeures.
Une chute rapide et durable des naissances
Selon le démographe tunisien Mohamed Ali Ben Zina, les trois pays du Maghreb suivent « quasiment la même tendance » et sont engagés dans une transition démographique profonde. Une étude de l'Institut français d'études démographiques (Ined), publiée fin mai, confirme que cette baisse des naissances, extrêmement rapide, semble durablement installée.
Cette évolution contredit le cliché d'un Maghreb aux familles systématiquement nombreuses. Les experts interrogés par l'AFP pointent plusieurs facteurs : allongement des études, mariage plus tardif, hausse des divorces, aspirations professionnelles croissantes des femmes, report de la maternité et contraintes économiques.
Des choix personnels assumés
À Tunis, Nadia Jaouadi, 42 ans, fonctionnaire, ne regrette pas d'avoir choisi avec son mari de ne pas avoir d'enfant. « Rien n'encourage à avoir ne serait-ce qu'un seul enfant », dit-elle, évoquant un contexte morose en Tunisie.
À Alger, Saïd, 66 ans, ancien cadre dans la finance, a grandi dans une fratrie de 10 enfants. « Mon père peinait à subvenir aux besoins de toute la famille », raconte-t-il. Aussi a-t-il décidé de ne pas dépasser deux enfants. « L'essentiel est qu'ils mangent à leur faim, s'habillent correctement et vivent dans de bonnes conditions », affirme-t-il.
À Rabat, Kaouthar, 38 ans, cadre dans le secteur public, a choisi de ne pas avoir d'enfants. « J'ai choisi de mener une vie paisible loin de l'inquiétude et du stress inhérents à l'éducation d'un enfant », explique-t-elle.
Des mutations sociales profondes
La Tunisie enregistre aujourd'hui la fécondité la plus faible du Maghreb : l'indice est passé à 1,58 enfant par femme en 2023 et serait tombé à 1,53 en 2024, contre 1,97 au Maroc et 2,61 en Algérie.
Selon le démographe tunisien Hassen Kassar, la situation tunisienne s'explique avant tout par de profondes mutations sociales, notamment la modernisation de la famille et l'urbanisation. Chaimae Drioui, professeure-chercheuse à l'Institut national de statistique et d'économie appliquée au Maroc, voit dans cette baisse « une décision rationnelle des familles face à un nouveau contexte économique et social ».
Dans la culture populaire, avoir des enfants était perçu comme un investissement pour l'avenir. « Cette logique s'est inversée : l'enfant coûte aujourd'hui plus qu'il ne rapporte sur le plan économique immédiat », souligne la chercheuse. La charge mentale liée à la parentalité pèse aussi. Zina, Algérienne de 42 ans, mère d'une fille née quand elle avait 38 ans, témoigne : « Après l'accouchement, je me suis rendu compte à quel point la maternité était un challenge pour ma santé mentale et physique. »
Quelles conséquences pour le Maghreb ?
Cette transition démographique entraîne un vieillissement de la population. En Tunisie, les personnes âgées représentent désormais 17% de la population, soit près de deux millions d'habitants, contre seulement 253.000 en 1966. Le phénomène est plus modéré en Algérie (10,5% de la population en 2023) et au Maroc (13,8% en 2024), mais il s'amplifiera dans les années à venir.
Cette évolution pourrait fragiliser l'équilibre démographique et accentuer la pression sur les systèmes de retraite. L'Ined souligne qu'à terme, si les décès venaient à dépasser les naissances, seule l'immigration pourrait soutenir la croissance démographique. Une perspective qui se heurte aux tensions dans plusieurs pays du Maghreb.
Pour Hassen Kassar, une hypothèse se dessine déjà : « Nous aurons besoin de migrants subsahariens. » Une question qui pourrait progressivement se poser dans toute la région.