Un projet d'interconnexion électrique de 1,9 milliard d'euros, soit environ 2,1 milliards de dollars, entre la Grèce, Chypre et Israël est menacé par un différend maritime qui oppose plusieurs alliés de l'OTAN en Méditerranée orientale. Selon un rapport publié le 7 novembre 2026 par AfrikMag, les tensions autour du câble sous-marin ont rebondi après la ratification par la Libye d'un accord maritime conclu avec la Turquie en 2019.
L'affaire dépasse largement le cadre du bassin méditerranéen. Elle entraîne les États-Unis, la France, l'Union européenne, l'Égypte et la Libye dans un bras de fer aux conséquences directes pour la coopération énergétique entre l'Afrique et l'Europe, un enjeu que le continent africain ne peut plus ignorer.
Un projet soutenu par l'Union européenne, bloqué par la Turquie
Le projet d'interconnexion maritime, convenu en 2021 par la Grèce, Chypre et Israël, avait obtenu en 2022 un financement de 657 millions d'euros de l'Union européenne. Il vise à acheminer de l'électricité via un câble sous-marin le long du fond de la Méditerranée orientale, reliant les réseaux électriques des trois pays signataires.
Depuis, le chantier accumule les retards. La Turquie conteste les activités menées le long du tracé proposé du câble, estimant que celui-ci empiète sur des zones qu'elle revendique. Ankara avait déjà multiplié les objections avant que le différend ne s'envenime avec le revirement libyen.
Le revirement de la Libye change la donne régionale
Le parlement de l'est de la Libye, aligné sur le commandant militaire Khalifa Haftar, s'était opposé pendant des années à l'accord signé en 2019 entre la Turquie et le gouvernement rival basé à Tripoli. Il a récemment changé de position, dans un contexte d'amélioration des relations avec Ankara.
Ce retournement remet la Libye, longtemps mise à l'écart de la diplomatie internationale à cause de son instabilité politique, au centre du jeu régional. « Certains pays pourraient être mécontents de cet accord, mais ce qui compte pour nous, c'est notre intérêt national », a déclaré à Reuters le député libyen Tarek al-Jeroushi.
La Grèce, membre de l'OTAN, conteste fermement ce mémorandum et l'a porté devant les Nations Unies. « Elle ignore totalement la présence de nombreuses îles grecques, notamment la Crète et les îles du Dodécanèse, et leur droit de générer des zones maritimes au-delà de la mer territoriale », a souligné l'ambassadrice grecque Aglaia Balta. Chypre, en conflit de longue date avec la Turquie, a rejoint Le Caire et Athènes pour rejeter les revendications maritimes d'Ankara.
La Turquie propose un accord séparé à l'Égypte
Plutôt que de fragiliser ses relations en amélioration avec Le Caire, Ankara a proposé à l'Égypte un accord maritime distinct. « Il est estimé que si l'Égypte signait un tel accord avec notre pays, elle gagnerait plus de 15 000 kilomètres carrés de juridiction maritime supplémentaire par rapport à un éventuel accord qu'elle pourrait conclure avec la Grèce », a indiqué le ministère turc de la Défense.
Le Caire a rejeté toute négociation, réaffirmant son partenariat conclu avec la Grèce en août 2020. « Les Turcs tentent de nous justifier l'accord qu'ils ont conclu avec les Libyens, mais il n'est nullement question d'un accord turco-égyptien. Nous condamnons le mémorandum turco-libyen », a déclaré l'ambassadeur d'Égypte en Grèce, Murad Murad, au journal grec Kyriakatiki Apogevmatini.
Alors que les tensions entre Ankara et Athènes se sont déjà traduites par des tensions diplomatiques au sein de l'OTAN, l'Égypte, qui abrite la plus puissante armée d'Afrique, apparaît comme un arbitre discret de ce dossier.
Washington et Bruxelles montent au créneau
Les États-Unis sont également impliqués. Selon Business Insider Africa, le Hellenic American Leadership Council (HALC), un groupe de défense des intérêts gréco-américains, a exhorté le secrétaire d'État Marco Rubio à rejeter l'accord turco-libyen et à réaffirmer les droits maritimes de la Grèce.
« L'annonce de la ratification du mémorandum d'entente turco-libyen sur la délimitation des frontières a exacerbé les tensions dans la région et est contre-productive et provocatrice, et notre position sur cette question n'a pas changé », a déclaré par la suite un porte-parole du département d'État américain. Malgré ces critiques, Washington a appelé la Grèce et la Turquie à régler leurs différends par des négociations de bonne foi.
L'Union européenne, que la Turquie cherche à intégrer depuis longtemps, a condamné l'accord, avec la France parmi les États membres soutenant la position du bloc. « Cet accord porte atteinte aux droits souverains des États tiers, il n'est pas conforme au droit de la mer et il est nul et non avenu », ont déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa.
« Nous réaffirmons notre solidarité avec la Grèce et Chypre », ont ajouté les deux dirigeants européens.
Quelles conséquences pour l'Afrique et l'Europe ?
Si le différend n'est pas résolu, il pourrait compliquer les relevés des fonds marins, retarder les projets d'infrastructures électriques et augmenter les coûts d'investissement. Les répercussions concernent directement le développement énergétique de la Méditerranée et la coopération économique entre l'Afrique et l'Europe.
Pour les pays africains riverains, l'enjeu est double. D'un côté, la Libye retrouve un poids diplomatique qu'elle avait perdu, preuve que les États du continent redeviennent des partenaires incontournables des grandes puissances. De l'autre, l'Égypte, acteur majeur de la sécurité en Afrique du Nord, défend bec et ongles ses accords existants, refusant que des tractations se fassent à ses dépens.
La vague de fonds mobilisés pour les infrastructures électriques en Méditerranée orientale illustre par ailleurs une réalité que la guerre en Ukraine a rendue criante : la protection des réseaux énergétiques est devenue un enjeu de sécurité mondiale. Comme le rappelle Business AM, les pays de l'OTAN ne sont pas suffisamment préparés à d'éventuelles attaques contre les centrales et les réseaux électriques, une vulnérabilité que les projets d'interconnexion comme celui de la Méditerranée orientale visent précisément à réduire.
Les prochains mois seront décisifs. Athènes et Ankara devront choisir entre la voie des négociations recommandée par Washington ou une escalade qui priverait la région d'un projet électrique stratégique pour des millions de foyers.
Questions fréquentes
Quel est le montant du projet électrique menacé en Méditerranée orientale ?
Le projet d'interconnexion maritime entre la Grèce, Chypre et Israël représente 1,9 milliard d'euros, soit environ 2,1 milliards de dollars, avec un financement européen de 657 millions d'euros obtenu en 2022.
Pourquoi la Turquie s'oppose-t-elle au câble sous-marin ?
Ankara conteste les activités menées le long du tracé proposé du câble, estimant que certaines zones traversées relèvent de ses revendications maritimes, appuyées par son accord avec la Libye ratifié récemment.
Quelle est la position de l'Égypte dans ce différend ?
L'Égypte a rejeté la proposition turque d'un accord maritime séparé et réaffirme son partenariat conclu avec la Grèce en août 2020, tout en condamnant le mémorandum turco-libyen.
